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Bulle amère, la finance a perdu ses repères

Retrouvez mon “opinion” publiée dans Le Journal du Dimanche, le 15 mars 2015.

Bulle amère / La finance a perdu ses repères

Le principe d’une bulle financière est d’éclater un jour. Plus elle enfle, plus l’onde de choc est violente, plus les conséquences sont dévastatrices. En ce début d’année 2015, les marchés boursiers européens sont saisis de folie, gagnant jusqu’à 20% de valeur en trois mois dans un climat étrange. Rarement dans l’histoire financière, une euphorie boursière n’avait été accueillie avec autant de doutes et de craintes. Ce gonflement des valeurs boursières est irrationnel, parce que décorrélé des fondamentaux économiques. Il est l’ultime manifestation d’une suite de bouleversements exceptionnels intervenant dans un laps de temps réduit. La finance a totalement perdu ses repères. Le dollar s’apprécie à une vitesse fulgurante, tandis que l’euro s’effondre. Toutes les monnaies du monde sont déstabilisées. Les taux négatifs, une aberration, apparaissent un peu partout, le risque n’est plus valorisé, la liquidité est tellement abondante qu’il est pénalisant d’en détenir. Des masses vertigineuses de capitaux migrent d’un marché à l’autre, toute prévision devient impossible.

L’origine de ces phénomènes se trouve dans l’action des grandes banques centrales, en particulier la FED américaine et plus récemment la Banque Centrale Européenne. Cette dernière a plus que répondu à l’injonction des politiques, désarmés face à une croissance amorphe. La planche à billet fonctionne depuis quelques jours à plein régime, 60 milliards d’euros injectés par mois de gré ou de force, dans un plan vertigineux de 1140 milliards d’euros, plus de 10% de la production annuelle totale de la zone euro. Ce dopage en monnaie folle est d’ores et déjà la cause de l’explosion des indices boursiers. Il est plus difficile de lui attribuer l’origine du fort regain de croissance constaté en Europe. La véritable cause est bien davantage l’autre séisme auquel l’économie mondiale est confrontée : l’effondrement brutal des prix de l’énergie. Pour l’Occident, il s’agit d’un coup de booster providentiel dont au passage l’un des effets pervers fut cette déflation qui motiva justement l’action de Mario Draghi. Une autre conséquence, plus préoccupante, est la déstabilisation de l’ensemble des producteurs de pétroles, comme la Russie, l’Iran, entre autres. Le péril n’est plus économique, il devient géopolitique et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Alors oui en Occident, la croissance semble revenue, les chiffres de l’emploi pourraient s’améliorer et les boursicoteurs se délectent. Mais quel sera le prix à payer du dérèglement très profond ?

Elever les banquiers centraux au rang des nouveaux maîtres du monde n’est pas forcément la meilleure des idées. Jamais un gouverneur de banque centrale n’a créé de richesse réelle, en jouant les apprentis sorciers, il peut provoquer les pires catastrophes. Le 19 février 1796 en Place Vendôme, on brula les machines à assignats, les planches à billets de l’époque. Hélas, il était trop tard. Un an plus tard, en 1797, la France faisait défaut sur les deux tiers de sa dette. Les conséquences en furent terribles et l’on jura de ne plus jamais succomber à la tentation diabolique. C’est la dernière faillite de notre pays. A ce jour.

Philippe Dessertine