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Juillet 2002 . Les marchés ne s’effondrent pas en raison de désastres économiques

Juillet 2002 . Les marchés ne s’effondrent pas en raison de désastres économiques, mais parce que les opérateurs n’ont plus confiance dans les repères qui leur sont proposés. Ce sont les modes de fonctionnement techniques du système qui sont en cause.

Comment gérer la crise boursière
©Le Figaro, juillet 2002

L’interminable baisse des marchés financiers depuis la fin de l’année 2001, prend les caractéristiques d’un Krach boursier de dimension planétaire. Le processus s’est enclenché avec les attentats du 11 septembre, mais il s’est ensuite largement nourri de scandales à répétition mêlant fraudes comptables et malversations au plus haut niveau. De Enron à Worldcom, la multiplication des affaires a créé un climat délétère, entraînant une crise dépassant largement la déconfiture d’u groupe ou l’absence de vertu de ses dirigeants.
Les marchés ne s’effondrent pas en raison de désastres économiques, mais parce que les opérateurs n’ont plus confiance dans les repères qui leur sont proposés. Ce sont les modes de fonctionnement techniques du système qui sont en cause. Il est indispensable d’envisager leur réforme profonde pour mettre fin à cette vulnérabilité endémique.
La carence majeure concerne l’information financière. La réflexion doit porter sur quatre axes principaux : l’uniformisation du langage comptable international, la capacité des entreprises à produire l’information reflétant leur activité, la stimulation que doivent exercer les spécialistes externes comme les auditeurs légaux, les analystes ou les agences de notation, et enfin la régulation globale que doit prendre en charge une autorité de tutelle.
Ce dernier point mérite une attention particulière. Il pose la question de l’opportunité, et le cas échéant de la place, d’une intervention publique.
Le postulat sur lequel repose la pratique autant que la théorie financière moderne est celui d’une rationalité objective. En collectant toute l’information disponible, les marchés déterminent la “vraie” valeur des entreprises, selon ce que l’on appelle le “principe d’efficience”. Poussé à son extrême, ce principe signifie qu’aucune interférence, en particulier publique, ne doit empêcher la confrontation de l’offre à la demande pour déterminer le prix des titres cotés en bourse.
En réalité, même aux Etats-Unis, cette approche ultra libérale n’est pas totalement appliquée. Depuis la grande crise de 1929, l’état fédéral intervient dans l’élaboration de l’information, par l’intermédiaire d’un organisme spécialement créé à cette intention, la SEC (Securities and Exchange Commission). La crise actuelle a démontré l’impéritie partielle de cette administration. Les tenants d’une intervention minimale de l’état pourraient y trouver argument. Or, c’est l’inverse qui se produit. Le président Bush, qui semblait plutôt appartenir à leur camp, a opté pour un renforcement supplémentaire des moyens accordés à la SEC. Dans un débat vieux de plusieurs décennies, la thèse qui l’emporte désormais est celle d’une rationalité du marché, certes, mais d’une rationalité limitée. L’intervention de la puissance publique doit permettre de compenser le comportement parfois aberrant de certains acteurs économiques.
Les conséquences de cette approche seront substantielles, mais elles ne pourront se concrétiser dans un avenir immédiat. Les lenteurs et les erreurs se sont accumulées. L’histoire prouve qu’il faudra du temps pour les corriger.
Se pose alors le problème auquel concrètement se trouve confrontée aujourd’hui l’économie mondiale. Les causes sont identifiées, les réflexions sont engagées…Mais les marchés poursuivent leur baisse. Le jeu de massacre continue. Cela n’est pas étonnant puisque les changements n’ont pas encore eu lieu. Les retombées de cette inertie peuvent être dramatiques. Il est tout à fait possible qu’une récession s’engage parce que les investisseurs ne parviendraient pas à retrouver la confiance. L’information est le carburant indispensable au moteur économique. Quand elle fait défaut, même si tous les ingrédients du succès semblent réunis, la mécanique tousse et n’est plus contrôlable.
Faut-il se résigner, et attendre la fin d’une bulle baissière tout aussi injustifiée que lorsqu’elle est spéculative ? Non. La perspective de perte est telle que paradoxalement elle permet d’envisager des initiatives d’envergure encore inédites. Dans une économie mondiale, l’intervention directe de la puissance publique dans les transactions est exclue. Les volumes sont trop importants pour espérer retourner une tendance, toute déraisonnable qu’elle soit. En revanche, il pourrait être envisagé une action sur le rouage défaillant. Les marchés s’effondrent parce que personne n’a plus de certitude quant au vrai prix des titres. Pourquoi ne pas constituer une cellule d’urgence chargée d’établir un consensus sur les principales valeurs de la cote ? Elle comprendrait un comité d’experts auditant les fondamentaux économiques de chaque société importante pour pallier le dysfonctionnement temporaire du marché, ce moment où, comme aujourd’hui, il ne parvient plus à déterminer la vraie valeur des entreprises.
Il est évident qu’une telle procédure aurait un coût élevé. A l’échelle internationale, il serait primordial de mobiliser un grand nombre de spécialistes sur un temps réduit, puis d’utiliser tous les moyens possibles pour la diffusion de cette information alternative. Cependant, ce coût doit être mis en balance avec le manque à gagner direct ou indirect que peut représenter pour les seuls états, une crise comme celle que nous subissons actuellement. En outre, la puissance publique peut être alors considérée comme prestataire d’un service, qui pourrait être rétribué par les acteurs eux-mêmes, selon des modalités à définir.
Si ce type de réaction est mis en place aujourd’hui, il le sera nécessairement dans un cadre improvisé. Dans l’avenir, il serait intéressant de prévoir sa réactivation quand des conditions similaires se reproduiraient. La structure qui pourrait le gérer serait une COB (Commission des Opérations de Bourse) aux pouvoirs élargis, et, dans l’idéal, aux contours européens.
Car les événements récents démontrent qu’il est indispensable de prévoir la gestion normale du système économique, tout autant que des réactions d’urgences face aux circonstances exceptionnelles.

Philippe Dessertine
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