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La France, la gauche et les deux moteurs

La bulle enfle sur l’économie mondiale : les indices boursiers américains battent records sur records ; les billets verts sont imprimés par dizaines de milliards chaque mois ; les valeurs technologiques, comme Twitter ou Facebook atteignent des sommets délirants ; la vente d’un tableau de Francis Bacon le mois dernier, atteint des montants disproportionnés en ces temps difficiles pour une part importante de la population.

Il y aura correction, c’est certain, sur fond de hausse des taux d’intérêt. Les autorités américaines cherchent à prolonger l’embellie le plus longtemps possible, en espérant que la croissance réelle prenne le relai des grandes manœuvres de la banque centrale. Leur objectif n’est pas l’émergence d’un nouveau modèle économique, social, politique, fondé sur les révolutions technologiques déjà lancées. Cet horizon est trop lointain. Ce qu’escompte Washington, c’est le démarrage de la période de transition, celle qui permettra à court terme, de ramener croissance et emploi dans les nations développés, en tous cas, chez l’oncle Sam.

Cette relance de la production industrielle s’appuie sur deux moteurs puissants : le premier est la baisse importante du coût de la main d’œuvre en Occident. Les revenus moyens stagnent un peu partout, quand ils ne diminuent pas franchement, par suite de réformes radicales des législations sociales. Régression ? Sans doute ; la pression des économies émergentes ne laisse pas le choix. Il est vrai que ces avantages des pays riches ont été aussi, pendant des décennies, permis par l’exploitation des pays pauvres.

Le deuxième moteur de la croissance à venir, encore plus impressionnant, est la baisse historique du coût de l’énergie. Une raison à cela : l’exploitation du gaz de schiste. Les effets sont d’ores et déjà spectaculaire pour l’économie américaine : le prix du gaz y est devenu trois fois moins cher qu’en Europe, quatre fois moins qu’au Japon. Il s’agit d’un bouleversement à l’échelle des cinquante voire cent prochaines années. Ce nouvel or léger est partout : dans les chauffages des immeubles, dans les centrales électriques, dans les énormes nouveaux ports de Louisiane dont vont partir les navires méthaniers, acheminant le gaz liquéfié notamment vers ses clients du monde entier.
Le phénomène a déjà des conséquences majeures. La chimie bien sûr, mais aussi toutes les industries de production massive commencent à quitter l’Asie, voire l’Europe, pour se réimplanter au plus près des sources d’énergie les moins chères.

S’il s’agit d’une aubaine pour Barack Obama, on peut parler à l’inverse d’un casse-tête pour François Hollande. La coalition de gauche au pouvoir en France est déchirée par les implications idéologiques de chacun des deux moteurs. Les fameuses réformes structurelles appelées par les partenaires européens, par le FMI ou l’OCDE ne sont ni plus ni moins qu’une refonte totale du modèle social français ; s’y engager serait considéré comme une trahison inacceptable par une large part des syndicats et de l’aile gauche de la majorité. Quant aux réserves importantes de gaz de schiste dont regorge le sous-sol français, elles resteront inexploitées, au nom de l’accord avec les alliés écologiques, qui ne supporteraient pas d’avaler cette ultime couleuvre.

Les moteurs étant bloqués, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault n’a d’autre choix que de réduire les freins traditionnels de l’économie française. Des dividendes étaient espérés d’une gestion enfin rigoureuse des finances publiques. Las ! Non seulement le manque de compétitivité cisaille la croissance que connaissent nos voisins allemands ou britanniques, mais de surcroît, le niveau de fiscalité conduit à un ras le bol spectaculaire. L’effet est désastreux en termes de communication, et les capitaux étrangers sur lesquels on comptait pour « inverser durablement la courbe du chômage », rechignent à venir en France et préfèrent se porter sur les pays d’Europe du Sud, comme en témoigne le regain d’intérêt des Hedge Funds pour le rebond espagnol, en passe de recevoir une manne inespérée de plus de vingt milliards de dollars d’investissement.
Dès lors, pour la France, le risque d’enlisement durable augmente de jour en jour. Le consensus mou, les décisions sans cesse repoussées, conduisent à l’impasse.
Il est temps que s’instaure un vrai débat sur la stratégie économique du pays, pour répondre à cette double question : où allons-nous et quel en sera le prix ?