top nav

“L’erreur grecque n’est pas celle que l’on croit…” – publié le 07/11/2011 dans Sud Ouest

Pour l’économiste, “les légèretés fiscales et administratives grecques ont été encouragées par l’Union européenne, en particulier par la France et l’Allemagne”

 

L’entrée de la Grèce dans l’euro fut une erreur. La phrase du président de la République, Nicolas Sarkozy, lors de son intervention télévisée du 27 octobre était abrupte. Un jour, sans doute, il sera possible de mesurer la part qu’elle joua dans l’invraisemblable initiative d’un Georges Papandréou, quelques jours plus tard. Sa proposition d’un référendum constituait sans doute une manœuvre désespérée pour rompre l’encerclement auquel il était confronté dans son propre parti ; le secret, l’absence totale de concertation avec les grandes chancelleries occidentales disaient aussi le sentiment de trahison qui devait l’animer vis-à-vis de ses partenaires européens.

Ce faisant, l’euro, l’Europe, se trouvaient de nouveau au bord du gouffre, confrontés à un calendrier irréconciliable : les 8 milliards d’aide en urgence se trouvaient bloqués à quinze jours de leur versement ; une procédure démocratique pour un enjeu d’une telle ampleur aurait supposé des mois de débats et de campagne. La possible victoire du non pouvait déboucher sur le cataclysme que la communauté internationale cherchait à éviter à tout prix depuis des mois : le défaut d’un pays occidental, pire encore, sa sortie de l’Union européenne, et par conséquent l’annulation de la totalité de ses dettes, non seulement publiques mais aussi privées. La faillite serait totale, s’étendrait à toutes les banques du pays, et par ricochet à la quasi-totalité de ses plus grandes entreprises. Certes, la Grèce est une petite brique dans le fragile édifice européen, mais sa disparition entraînerait des fissures gravissimes susceptibles de provoquer un effondrement général. Et l’Europe qui craque dans un contexte de début de récession, c’est l’économie mondiale qui entre en dépression. Dos au mur, les dirigeants des grands pays, en cette folle semaine cannoise, cherchèrent à éviter le pire dans un climat surréaliste. Le paroxysme fut atteint jeudi 3 novembre, incroyable journée des dupes où la sarabande accélérait de minute en minute. La perspective référendaire était remplacée par une crise politique à Athènes, où l’avenir du Premier ministre ne tenait qu’à un fil. Le tout sur fond d’intervention inattendue de la Banque centrale européenne et d’inquiétudes grandissantes sur les situations italienne et espagnole.

Si le scénario du pire est encore évité, c’est bien l’Europe qui pourrait se réveiller avec la gueule de bois. Pour se sauver, elle devra affronter ses incohérences passées, ses manques de courage, ses petitesse, et ses stratégies à la petite semaine. Oui, pour que subsistent les promesses de l’Union, les ambitions oubliées de sa monnaie unique, la grandeur de son projet commun, il faudra d’abord payer les dettes : les nôtres et celles du peuple grec aux abois. Il faudra enfin expliquer les vrais tenants et aboutissants aux citoyens, à ceux qui demain subiront un peu partout les plans d’austérité.

La vérité est que ces fameuses légèretés fiscales et administratives grecques, justifiant admonestations, sanctions, ont été tolérées, pis, encouragées par l’Union européenne, en particulier par la France et l’Allemagne. La vérité est que la folle dette grecque a d’abord servi à une terrible course aux armements contre la Turquie. Depuis dix ans, ce pays achète les F16 par douzaines, sans parler des frégates, des sous-marins, des hélicoptères, des chars d’assaut, des missiles en tout genre. L’addition se chiffre en dizaines de milliards d’euros, payés en premier à l’industrie allemande, puis française, puis américaine. Jusqu’à la crise, la Grèce était le cinquième importateur d’armes du monde, derrière la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et les Émirats ; le premier, et de loin, européen en dépenses militaires par habitant. Pour couronner le tout, Athènes, en 2004, organisa les Jeux olympiques. Il fallait amuser la planète pendant trois semaines, pour quelques milliards de plus, payés rubis sur l’ongle. Un pays normal ne pouvait faire face à ces investissements stratosphériques. Qui pouvait l’ignorer ?

Au moment de prononcer des sentences définitives, il convient de rappeler que les « erreurs » ne sont pas toujours celles que l’on croit.

Philippe Dessertine

(1) Philippe Dessertine a publié « La décompression. Après le krach, quelles solutions ? » (éd. Anne Carrière).