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L’Europe, valet de l’Amérique

Un nouveau modèle économique se met en place à l’échelle mondiale ; avec ses enjeux colossaux, avec sa concurrence acharnée, avec la lutte impitoyable pour la suprématie de demain.
Une illustration édifiante vient d’en être donnée par la révélation des écoutes pratiquées à Washington. L’espionnage des communications de la chancellière allemande avec l’accord direct du Président Obama, est le dernier (pour le moment) rebondissement dans le feuilleton Edward Snowden, un ancien employé de la CIA et de la NSA,. Ce repenti, spécialiste de la sécurité informatique, a décidé de fournir les preuves que tous les réseaux, tous les outils du numérique, facebook, twitter, les communications téléphoniques, internet, étaient contrôlés par les services de renseignement américains. Big Brother n’est plus de la science fiction.

Le scandale rappelle les pires heures de la guerre froide. D’ailleurs comme dans un roman de John Le Carré, Edward Snowden a fini par obtenir l’asile en Russie, pour échapper au mandat d’arrêt international lancé contre lui.
Pourtant, à bien à y regarder, plus qu’une référence au passé, cette affaire paraît être une préfiguration d’un futur désormais tout proche. Nous ne prêtons pas assez attention aux signes du changement d’époque, de la modification des ressorts de la puissance économique et politique. La crise terrible commencée depuis plus de six ans était celle d’un système à bout de souffle, fondé sur la consommation, la dette, la dégradation de l’environnement, les déplacements, l’urbanisation.

La mutation a commencé, elle s’accélère. Au cours de ces six années, la première capitalisation boursière du monde n’a plus été un géant pétrolier, automobile, ou de la grande distribution. Non ce fut Apple, la firme emblématique du numérique entré dans le quotidien de chaque habitant de la planète. L’homme le plus riche du monde n’est plus un Rockefeller ou un Ford mais Bill Gates, le fondateur de Microsoft. Et les nouvelles stars des marchés, celles dont on pressent qu’elles ne tarderont pas à dominer les transactions financières, ne sont ni des usines géantes ni des compagnies tentaculaires. Ce sont des entreprises jeunes, des créations de gamins, des sociétés « cool », branchées. Certaines d’ailleurs disparaîtront aussi vite qu’elles sont apparues, les Google, Facebook, Yahoo ; d’ores et déjà, elles captent une part croissante des investissements internationaux. Ces capitaux ne sont plus disponibles pour les autres secteurs, les vieux, ceux que parfois en France nous espérons ressusciter dans des combats d’arrière garde pour la réindustrialisation de nos campagnes. Le numérique en est déjà à sa deuxième ou troisième révolution ; la suivante, celle des imprimantes 3D ou des big datas touchera non seulement les secteurs des communications ou des médias, mais aussi ceux de la production de masse.

Pour le coup, les militaires eux, ont bien compris que les références d’autrefois sont obsolètes. Vous voulez bloquer un pays comme l’Iran ? Il suffit de paralyser ses systèmes d’information ; allez-y, essayez de lancer vos missiles, quand les cerveaux informatiques sont tous déconnectés derrière les boutons rouges. La Chine veut faire sentir qu’il faudra compter sur elle autrement que pour fournir des textiles ou les productions à bas coût ? Ses pirates pénètrent sans difficulté dans le système numérique de l’Elysée. L’information n’a pas été tellement relayée, les Français il est vrai, avaient quelques raisons de ne pas s’en vanter. Et maintenant, depuis Snowden, nous savons ce que beaucoup pressentaient : les réseaux européens sont un vrai gruyère. L’utilisation des outils développés aux Etats-Unis est une forme de sujétion dont peu à peu, nous prenons la mesure.

Voilà le grand chantier qui attend l’Europe : retrouver sa place au cœur de cette nouvelle répartition des pouvoirs. Dans ces domaines cruciaux, les grands groupes européens sont absents de la scène internationale. Il est temps, grand temps de réagir. Au lieu d’ergoter, de nous demander s’il ne faudrait pas détricoter ce que nos ainés ont construit, mieux vaudrait penser en urgence à l’étape suivante. Le reste du monde avance à toute vitesse. Face aux ogres d’Asie ou d’Amérique, les petits pays européens ne pourront répondre qu’en s’unissant.

Et en décidant une fois pour toute, qu’ils ne seront plus jamais les valets que l’on surveille à leur insu, pour mieux les exploiter, pour mieux les soumettre.