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Libre échange ou libre piège?

La révélation des écoutes des services secrets américains par Edward Snowden tombe au plus mauvais moment pour Barack Obama : provoquant la colère des gouvernements européens, elle altère la grande négociation voulue par le Président américain afin d’aboutir à un vaste accord de libre-échange entre les Etats Unis et l’Union européenne.
Pourtant, s’il devait exister une opposition majeure à cette initiative, ce ne serait pas forcément dans ce scandale digne des plus belles heures de la guerre froide qu’il faudrait la trouver ; ce ne serait pas non plus, n’en déplaise à des Français jamais en retard d’un combat d’arrière garde, dans la lourde problématique de l’exception culturelle.

Ce qui devrait créer une polémique radicale serait la leçon première de l’expérience européenne : on ne peut dissocier un marché commun sans barrière douanières, d’une politique monétaire unifiée.
Soyons plus précis : il est aberrant que les gouvernements européens acceptent l’idée même d’entrer en négociation, au moment où la Federal Reserve (la banque centrale américaine), pratique sans la moindre concertation une politique massive d’impression monétaire, d’intervention dans l’économie réelle, à seules fins de relancer la croissance et de diminuer le chômage américain ; et ce sans considération des effets dévastateurs qui peuvent en découler sur l’équilibre de l’économie mondiale. Ladite économie, au passage, est affectée par une crise gigantesque, provenant de la politique de la Fed pendant les dix-neuf années du mandat d’Alan Greenspan.

L’Europe a appris parfois à ses dépens, l’importance d’un principe fondamental : pour que s’instaure une véritable concurrence entre plusieurs économies nationales, pour qu’elles se stimulent les unes les autres, et améliorent leur compétitivité d’ensemble, il est indispensable que la règle du jeu soit la même pour tous. En clair, il ne doit pas être possible d’utiliser l’arme de la dévaluation monétaire, pour améliorer sa compétitivité relative, abaisser par cet artifice le prix des exportations, et augmenter celui des importations concurrentes. Le risque évident est de provoquer chez le pays victime une réaction similaire : une deuxième dévaluation tente de contrer la première, et contribue surtout à une perte des repères dont la conséquence ultime est une réduction du commerce entre les nations. La guerre monétaire annihile les beaux accords passés pour se prémunir du protectionnisme.

De surcroît la proposition du Président Obama pourrait se transformer en un redoutable cheval de Troie : les deux monnaies, dollar et euro, ne sont pas sur un pied d’égalité. Le dollar, monnaie internationale, sert également pour le règlement d’exportations européennes vers le reste du monde. Une Fed poursuivant ses décisions autocentrées conduirait à de fortes fluctuations du dollar. Les industries européennes auraient intérêt à se prémunir de ce risque de change en s’implantant en zone dollar, en désertant un peu plus l’Europe. L’absence de barrières douanières rendrait la migration encore plus simple.

Bien sûr, on comprend l’objectif américain : profiter du différentiel de croissance actuel Etats-Unis / Europe, provoqué par la politique délirante de la Fed, pour tenter les européens de profiter à court terme de ce miroir aux alouettes… Et mieux les plumer à long terme. Un peu de baisse immédiate du chômage, quelques conquêtes de nouveaux marchés outre atlantique, contre une grosse désindustrialisation ; la balance pourrait être dramatiquement déséquilibrée.
En résumé, l’acte premier de tout accord cadre serait d’imposer une logique éprouvée : les deux banques centrales ne devraient en aucun cas poursuivre d’objectifs politiques, la Fed devrait abandonner ses prérogatives légales et explicites de soutien de la croissance et des indices boursiers nord américains.

Alors, l’acte deuxième pourrait commencer ; celui visant à constituer le début d’un ensemble cohérent des deux cotés de l’Atlantique ; un ensemble de plus d’un milliard d’être humains, la véritable unité de valeur démographique du monde de demain ; un ensemble cohérent dans sa culture comme dans ses valeurs, celles de la démocratie.
Celles aussi dans lesquelles les grandes oreilles de big brother seraient bannies au nom de la liberté des individus…