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L’Olympe russe

La Russie se paie l’un des spots de publicité les plus chers de l’histoire. 37 milliards d’euros, pour des Jeux Olympiques d’hiver à la gloire du pays que dirige Vladimir Poutine depuis près de 14 ans. Le Président russe n’est pas le premier à se servir de ces grand-messes que sont devenus les événements sportifs planétaires, pour exalter la réussite de son régime. Un bouclage sécuritaire, une organisation rigide, des investissements sans limite ; tels sont les ingrédients pour espérer un beau coup de propagande.

Sauf que cette fois, quel est l’objet réel de la célébration, hormis la longévité du dirigeant russe ? Comme les autres membres des BRICS (Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud), la Russie souffre d’une crise monétaire provoquée par la politique des banques centrales occidentales. En outre, la description de l’économie russe manque désormais de superlatifs. Sa taille est celle de l’Italie, 8ème du monde, ce qui n’est pas rien, mais pas exceptionnel pour une population de 144 millions d’habitants. La croissance était faible en 2013 (1,5%), bien loin des flamboyants 10% du début des années 2000, l’inflation maîtrisée n’a plus son coté baroque (21% à la même époque). Une balance commerciale en excédent, un budget affichant un petit déséquilibre de 1%, tout comme le taux de chômage (6,2%) ; autant de chiffres qui feraient rêver les gouvernements de certaines puissances « normales » mais qui n’ont rien d’exaltant.

En réalité, la Fédération de Russie cherche un rebond, un ressort qui puisse s’assimiler à un vrai projet stratégique. Pour l’heure, le cœur de la richesse est toujours constitué de l’extraction du pétrole et du gaz. Les espoirs ont fait long feu de transformer la manne énergétique en industrie de pointe ou en technologies d’avenir. La Russie est et demeure un pays de rente.

Pour toutes ces raisons, la grande affaire de Vladimir Poutine est bien sa politique étrangère. Les enjeux sont multiples, ils peuvent être appréhendés dans une logique concentrique, à partir d’un point central : Moscou. D’abord doivent être évoquées les anciennes républiques de l’Union soviétique, frontières de l’empire. Ces dernières sont toujours considérées au Kremlin comme une chasse gardée. Les ingérences y sont très mal perçues, selon un principe quasi équivalent à la poigne de fer pesant sur les provinces demeurées sous la férule moscovite comme la Tchétchénie. En 2008, la Géorgie était le dossier sensible, en 2014, c’est l’Ukraine. A chaque fois, se pose la question du rapport de la Russie avec l’Union Européenne. D’un coté il existe la tentation de s’en éloigner et de se tourner résolument vers l’Asie, vers la Chine et le Japon, tous deux gros clients potentiels de l’énergie russe. D’un autre coté, il peut y avoir l’idée d’une franche alliance avec l’Occident. L’initiative récente de la Russie pour créer une zone de libre échange avec l’Europe, incluant le Kazakhstan et la Biélorussie semble aller dans ce sens. L’Union Européenne est le plus gros acheteur du pétrole et surtout du gaz russe. Le premier espoir de partenariat est bien avec l’Allemagne dont au passage Poutine parle parfaitement la langue. Le rapprochement avec l’Europe pourrait être envisagé comme un billard à deux bandes, préparant ensuite une offensive commerciale plus coordonnée sur le front asiatique.

Dans tous les cas de figure, les trajets des pipelines sont bien des éléments majeurs du jeu politique. Ils expliquent le conflit en Ossétie en 2008, mais également l’attention toute spéciale portée à la situation de la Turquie, au travers de laquelle va passer Nabucco, le nouveau gazoduc russe ; de même, le voisin syrien est considéré comme un verrou ultra capital de la zone d’Asie Centrale, l’autre hinterland russe. La Syrie, justement, a fourni l’un des grands succès diplomatique de Vladimir Poutine, jouant à la fois le rôle de pacificateur et d’arbitre dans ce conflit prêt à embraser le Proche Orient. La Russie est de retour, elle doit capitaliser !
Dans ce contexte, à Sotchi, comme aux plus belles heures de la guerre froide, la compétition sera rude avec les Etats-Unis pour le triomphe au tableau des médailles. Il est bien question de suprématie ; et pas seulement sportive.