top nav

Quand politique et économie font mauvais ménage

Quand la dette publique devient trop lourde, elle se transforme en piège des responsables politiques modérés, voire en danger pour les démocraties. Ces temps derniers, l’Italie et les Etats-Unis en fournissent deux illustrations redoutables, au sein d’une liste sans doute loin d’être close.

A Rome, depuis plusieurs mois, le pouvoir s’exerce sur le fil du rasoir pour le premier ministre Enrico Letta : l’énorme endettement de l’état italien doit être circonscrit quel qu’en soit le prix, incluant le sacrifice de la croissance et de pénibles conséquences pour la population ; l’association à ce gouvernement de rigueur n’est pas exaltante, notamment pour les amis de Silvio Berlusconi, dont la responsabilité est pourtant forte dans l’état déplorable de son pays. Du coup, quand le Cavaliere est sur le point d’être rattrapé par son passé sulfureux, il n’hésite pas à tenter le tout pour le tout, la censure, le chaos politique, sur fond d’une impopulaire hausse de TVA. Le satrape a dû faire machine arrière, lâché par ses propres troupes, elles-mêmes effarées des possibles conséquences de leur félonie. Il n’empêche, l’implosion politique est désormais une ombre qui plane sur l’avenir de l’Europe tant que l’Italie ne sera parvenue à s’extraire de la spirale récessioniste la plus inquiétante du continent.

Aux Etats Unis, la crise politique se double d’un blocage budgétaire. Tel est le choix délibéré de l’aile républicaine la plus radicale, le Tea Party, résolu à prendre le pays, voire l’économie mondiale en otage. Son objectif est d’obliger le Président à revenir sur la plus grande mesure symbolique de ses mandats, Obamacare, l’assurance maladie étendue à tous, dans un pays où les coûts de santé sont parmi les plus élevés du monde. Les républicains estiment que le pays n’a pas les moyens de se payer cette réforme, en raison de sa dette abyssale. La lutte sans merci, entamée dès l’été 2011, a conduit d’abord à la perte de son AAA par les Etats Unis, puis à l’un des épisodes les plus violents de la crise financière, conduisant par ricochet l’euro et le système bancaire européen au bord du naufrage.

Deux ans plus tard, en cet automne 2013, la situation de la première puissance du monde est ahurissante ; l’ensemble de sa fonction publique n’est plus payé, et se trouve placé de fait en situation de chômage technique. Le Congrès, pressentant l’inéluctable est seulement parvenu à soustraire l’armée à cette asphyxie.
Ce scénario ubuesque suscite le vertige. Tel n’était pas le but des opposants de Barack Obama, mais leur rigidité et ce fameux shutdown rappellent soudain que la dette publique des Etats Unis frôle les 17 mille milliards de dollars, que la Banque Centrale américaine doit chaque mois éviter la thrombose des marchés financiers en pratiquant des injections de liquidités sans équivalent dans l’histoire; et que l’exploitation du gaz de schiste procurant un statut de rentier énergétique sera la seule véritable solution pour sortir à terme de l’impasse budgétaire.

Ces événements le soulignent : l’origine de la crise n’a pas disparu. La gangrène de la dette est toujours le problème majeur de l’Occident ; l’anesthésie pratiquée par la planche à billets ne règle rien et un jour ou l’autre, le refus de mesures énergiques rattrape les pouvoirs politiques tentés par la fuite en avant. La mollesse et les atermoiements sont assimilés à de l’impuissance. Et comme en Italie ou aux Etats Unis, les maîtres du jeu deviennent les extrémistes, les populistes, trop heureux de stigmatiser les partis de gouvernements, coupables de la débâcle, incapables de l’assumer.

Ces funestes perspectives ne doivent pas être occultées dans une France où la dette vient de franchir le cap des 93% du pib, pour un montant qui dépassera les 2000 milliards d’euros au premier trimestre 2014 ; une France qui, dans sa lutte contre le déficit, en est réduite à quémander un répit à l’Europe, l’Europe qu’elle était censée guider ; une France qui se complait dans l’illusion de taux d’intérêt bas, pour renouer parfois dans son endettement public, notamment local, avec les pires pratiques d’un passé que l’on croyait révolu.
Il faut le répéter : l’effort est encore devant nous, il ne peut, il ne doit pas être relâché.